Un historique des Expéditions lointaines françaises

 

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L'intérêt des alpinistes français pour les plus hautes montagnes du monde a été très tardif...

 

Ils ont été « étrangement absents des grandes explorations et ascensions du premier tiers du XXe siècle » ; il fallait « qu'ils s'organisent pour combler un retard de vingt ans »...

 

Au début du XXe siècle, les rares français ayant approché les montagnes de l'Himalaya ou des Andes sont quelques Guides accompagnant des explorateurs britanniques, tels Pierre Blanc dit le Pape de Bonneval-sur-Arc, François Devouassoud et Michel Payot de Chamonix.

 

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Sommaire :

 

1933 - Vers les plus hauts sommets du monde

1935 - Un premier objectif et un cadre juridique

1949 - Le moment était venu

1950 - Le premier 8000

Le trésor de guerre

1955 - Ce sera le Makalu

Une équipe légère, décidée et rapide

1958 - Le pactole de l'Annapurna encore

1959-1962 - Le Jannu

1971 - Le Pilier ouest du Makalu

L'apogée d'une méthode

1979 - Le Pilier du K2

La bonne méthode et le bon style

Une méthode économe en vies humaines

1986 - La nouvelle façon de faire en Himalaya

 

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1933 - Vers les plus hauts sommets du monde

 

L'idée d'organiser une expédition vers les montagnes de l'Himalaya est venue dans les années 1930 de la petite équipe qui animait le Groupe de Haute Montagne.

 

La première initiative date de l'été 1933, elle est conduite par Jean Escarra, président du Club Alpin et Henry de Ségogne, membre du Comité directeur du Club Alpin et leader de l'alpinisme français de l'époque qui préside le Groupe de Haute Montagne...

 

Il est convenu que le projet d'expédition se construira dans une structure indépendante du type loi de 1901, patronnée par le Club Alpin et par le GHM, sur le modèle du « Comité de l'Everest » de 1919 des Britanniques...

 

Une étude complète préparée par Lucien Devies et Henri Salin décrira l'ensemble des objectifs possibles...

 

Au sein du GHM et de son Comité directeur deux conceptions s'affrontent : « L'une est la nécessité, pour une première incursion, d'obtenir un succès même sur un sommet secondaire, l'autre est de s'attaquer à l'un des quatorze 8000, même si les chances de réussite sont plus douteuses. Un sommet possédant une notoriété, pour susciter l'intérêt, et faire surgir les appuis matériels et moraux nécessaires ».

 

Jusque dans les années 1970, l'organisation de pareilles expéditions nécessitera des compétences techniques, financières et diplomatiques très éloignées du savoir-faire des alpinistes...

 

Seul un Comité d'organisation pouvait conduire un pareil projet...

 

D'abord un jeu diplomatique

 

Il faut bien comprendre qu'à cette époque, la préparation d'une initiative vers les montagnes lointaines - certaines jamais approchées - ne pouvait pas être envisagée sans l'accompagnement d'un effort diplomatique de grande ampleur au niveau des ministères et des ambassades d'un pays et en premier lieu pas de n'importe quel pays, la Grande Bretagne...

 

Ce sera le Grand Jeu pour obtenir l'accès aux plus hautes montagnes...

 

Les Britanniques qui conduisent pourtant une diplomatie particulièrement offensive dans la région de l'Himalaya se verront empêchés d'approcher l'Everest en 1909. Après la Grande Guerre un important effort diplomatique est fait et aboutit en 1920.

 

Ils auront l'exclusivité de tenter l'Everest pendant vingt ans...

 

Reprocher aujourd'hui - au XXIe siècle - ces structures nécessairement nationales de l'époque, comme il a été écrit ailleurs, est un anachronisme regrettable.

 

Une doctrine

 

Une doctrine est adoptée :

 

« Tirer le principal de ses ressources d'une souscription initiale, une caisse serait constituée sur laquelle seraient prélevées les dépenses de la première expédition, les produits de celle-ci ( film, livres, articles, photographies, conférence ) auraient partiellement comblé la mise de fond initiale, ce qui eut permis l'organisation d'une seconde expédition, ainsi de suite ».

 

Le Comité pensait mettre en place, non pas une initiative isolée, mais bien une méthode permettant d'organiser rationnellement  « pour plusieurs années » l'ascensionnisme français sur les plus hautes montagnes de la terre...

 

C'est à un groupe d'experts indiscutables qu'il revient de créer une dynamique vers les plus hautes montagnes du monde, d'inventer un objectif, de trouver le financement, de préparer l'opération, de choisir le chef d'expédition, de sélectionner l'équipe et de gérer les conséquences de l'exploit, notamment les conséquences financières.

 

En 1934, une Commission d'étude est créée sous la direction de Jean Escarra, président du Club Alpin.

 

Le Comité de direction du Club Alpin met à la disposition de la Commission d'étude les moyens financiers pour les premiers travaux. Il prévoit de recourir à une souscription pour couvrir l'opération, avec l'appui d'un Comité de patronage...

 

1935 - UN PREMIER OBJECTIF ET UN CADRE JURIDIQUE

 

Le 16 mai 1935, un cadre juridique est donné au projet d'expédition vers l'Himalaya avec la création du « Comité français de l'Himalaya ». C'est une entité indépendante du type loi de 1901...

 

Le comité se compose de Jean Arlaud, Etienne Bruhl, Lucien Devies, Jean Escarra, Jean A. Morin, Henri Salin, Henry de Ségogne et Louis Wibratte ; et c'est Jean Escarra - ancien président du Club Alpin - qui préside le petit cercle.

 

On tente d'obtenir une autorisation des autorités népalaises, le Maharadjah paraît fort bien disposé vis-à-vis d'un projet français d'expédition, mais doit refuser l'autorisation sollicitée « la population népalaise attribuant aux expéditions britanniques à l'Everest les calamités, qui par une fâcheuse coïncidence, avaient frappé le pays peu après les tentatives sur la grande montagne ».

 

Jean Escarra est à titre professionnel Conseiller du Gouvernement chinois et grâce à son action, une autorisation de tenter le Makalu par le Tibet est obtenue.

 

Les Français pourront suivre la route habituelle des expéditions vers l'Everest..., mais les difficultés de l'approche et de l'itinéraire envisagé, puis la promesse non tenue des Tibétains, feront renoncer... ( voir les Annales 2000 du GHM : Les grandes heures du Comité de l'Himalaya et des expéditions 1950-1980, et avec le rectificatif de la revue du GHM - Cimes 2006, page 123 ).


Année 1936 - L'Hidden Peak tenté jusqu'à 7000m

 

Finalement, c'est l'Hidden Peak 8068m - aujourd'hui Gasherbrum 1 - qui sera choisi, situé dans les montagnes du Karakoram et le massif du Baltoro Mustagh.

 

  • En 1936, c'est la première expédition française vers l'Himalaya et le Karakoram. Conduite par Henry de Ségogne, elle n'aboutira pas, l'Hidden Peak sera tenté jusque vers 7000m.

 

Les résultats financiers de l'opération sont très décevants et le système de l'autofinancement des futures opérations, prévu dans la doctrine de départ, ne pouvait pas être amorcé.

 

Tout restait à refaire...

Le Gasherbrum 1 ou Hidden Peak et ses 8068 mètres

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1949 - LE MOMENT ÉTAIT VENU

 

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les regards se tournent à nouveau vers les montagnes...

 

Les principales nations possédant un alpinisme dynamique et actif ont créées des Comités pour l'exploration des montagnes lointaines, notamment les plus hauts sommets de l'Himalaya...

 

Redisons encore une fois que l'organisation de pareilles expéditions nécessitait des compétences techniques, financières et diplomatiques très éloignées du savoir faire des alpinistes...

 

Seul un comité d'organisation pouvait conduire un pareil projet...

 

D'abord un jeu diplomatique

 

Comme en 1933, pour une initiative vers les montagnes lointaines certaines jamais approchées, il fallait l'accompagnement d'un effort diplomatique important au niveau des ministères et des ambassades de notre pays vers les autorités du pays hôte...

 

Les Français se préparent...

 

Les Français se préparent... Ils n'ont été présents qu'une seule fois, sur plus de cent expéditions déjà organisées, et les 8000 ont été tentés trente fois sans aucun résultat...

 

En 1949, le Népal - jusque-là fermé aux étrangers - ouvre ses frontières, les ascensionnistes européens se précipitent, en premier lieu les Britanniques qui ont une longue expérience et une organisation solide, mais ont surtout un objectif l'Everest, qui se refuse à eux depuis trente ans...

 

Fin 1948, la Fédération Française de la Montagne crée le « Comité de l'Himalaya ».

 

Il succède au « Comité français de l'Himalaya », structure indépendante organisatrice de l'expédition de 1936 qui accepte de passer la main...

 

Le cadre juridique de l'expédition est reconduit sur les mêmes bases que celui des années trente « préservant les produits de l'expédition, film, livre, articles, photographie et conférence, qui permettront d'organiser une seconde expédition et ainsi de suite ».

 

Cette commission aura pour mission d'organiser, de préparer, de contrôler, de gérer les conséquences de la future expédition et des suivantes, « d'approuver une politique d'ensemble menée en faveur des expéditions hors d'Europe, dans le souci de l'unité d'action des alpinistes français ».

 

Lucien Devies, président du GHM lance un appel  dans la revue « Alpinisme » de décembre 1949 :

 

« L'heure de l'action est arrivée... pour nous, le but suprême des expéditions à l'Himalaya demeure la conquête d'un sommet de 8000 mètres. Si, en effet, près de trente sommets de 7000 mètres ont été gravis, aucun des quatorze 8000 n'a encore cédé »...

 

Louis Neltner, qui a été nommé président du Comité par les instances de direction de la FFM, demande rapidement à être remplacé, c'est Lucien Devies qui est appelé pour lui succéder...

 

Lucien Devies concentre à ce moment-là, l'ensemble des moyens et des pouvoirs en présidant les principales organisations de montagne, le CAF, le GHM, la FFM et Comité de l'Himalaya, il est aussi le directeur et le chroniqueur de la revue « Alpinisme ».

 

Il sera l'initiateur, le concepteur et l'organisateur de la future expédition qui est dirigée vers l'Annapurna et le Dhaulagiri, deux montagnes jamais approchées par les himalayistes...

 

Au sujet du Comité de l'Himalaya

 

Beaucoup plus tard - au XXIe siècle - dans un article consacré aux nationalismes des années mil neuf cent trente, une revue spécialisée voudra faire un lien entre ce qui se passait en Allemagne et en France, au détriment de la réalité...

 

<  L'affirmation : « La Fondation allemande pour l'Himalaya a été le prototype d'une organisation étatique de l'alpinisme dont les français se sont inspirés quand ils ont mis en place, après la guerre, le Comité pour l'Himalaya » est évidemment fausse...

 

<  La Fondation allemande pour l'Himalaya, dont la revue explique des relations et des proximités avec les nazis, a été créée en 1936... Tenter de faire un rapprochement entre cette fondation et l'organisation française est scandaleux.

 

<  Le Comité Français de l'Himalaya est fondé dès 1933, une structure indépendante du type loi de 1901 juridiquement déclarée au début 1935, patronnée par le CAF et par le GHM, sur le modèle du Comité de l'Everest des Britanniques créé en 1919...

 

<  Après la guerre, c'est la même organisation qui sera reconduite par la FFM avec le Comité de l'Himalaya...

 

<  Ces comités ne reflétaient évidemment pas de volontés nationalistes, mais répondaient à des besoins organisationnels...

 

L'effort financier

 

Au Comité de l'Himalaya, le cadre juridique de 1935 étant reconduit, l'intérêt général sera protégé par un contrat individuel liant chaque participant avec la FFM. L'intérêt individuel des participants, concernant les résultats éventuels de l'expédition, s'effaçant au bénéfice des futures générations...

 

Pour le financement de l'opération en préparation, l'Administration française contribuera ainsi que des Entreprises financières et industrielles, le Club Alpin apportera son concours, d'abord pécuniairement...

 

Mais l'équilibre financier ne sera pas trouvé et le Comité de l'Himalaya devra recourir à une souscription, à laquelle les Associations de montagne et leurs membres - notamment ceux du Club Alpin - participeront  permettant à l'opération de se concrétiser... ( concernant l'effort financier initial se reporter à la Chronique alpine de La Montagne & Alpinisme n°2/1981 ).

 

1950 - LE PREMIER 8000

 

Il revient au Comité de désigner un chef d'expédition qui devra « tirer son autorité de l'exemple », il sera le représentant et agira au nom de la Commission organisatrice...

 

L'équipe est composée de Jean Cousy, Maurice Herzog ( chef d'expédition ), Louis Lachenal, Gaston Rébuffat, Marcel Schatz, Lionel Terray, Jacques Oudot ( médecin ), Marcel Ichac ( cinéaste ) et Francis de Noyelle ( officier de liaison ).

 

Après une longue exploration de ces vallées et montagnes jamais explorées par des ascensionnistes, un assaut rapide, léger et déterminé est donné vers l'Annapurna, 8091m.

 

Souvenons-nous que l'équipe opère sans l'aide de l'oxygène respiratoire... Elle va devoir forcer la chance avant l'arrivée de la mousson...

 

Ce sera le formidable succès du 3 juin 1950.

 

Les deux du sommet, Maurice Herzog et Louis Lachenal, auront à subir de douloureuses amputations durant la marche du retour, sous les pluies de la mousson.

 

C'est le retour tragique et glorieux...

 

Les résultats financiers

 

Les conférences « Victoire sur l'Annapurna » présentant l'exploit, illustrées par le film de Marcel Ichac, vont connaître un succès exceptionnel en France, en Europe, en Afrique et en Amérique.

 

Le livre de l'expédition « Annapurna, premier 8000 », écrit par Maurice Herzog, sera un immense succès d'édition, avec quinze millions d'exemplaires publiés dans le monde entier.

 

Les résultats financiers sont à la mesure de l'événement.

 

Guido Magnone, qui sera un des acteurs essentiels des futures grandes réussites, écrit : « Avec l'Annapurna, tout se place, se noue, s'explique et vraisemblablement tout ou presque va en découler ».

 

Une certaine confusion

 

Dans le grand public, il y aura longtemps une certaine confusion entre la plus haute altitude déjà atteinte par l'homme en 1924 : 8500m sans utiliser l'oxygène respiratoire par Edward Felix Norton sur les pentes de l'Everest ; et le premier sommet gravi dépassant l'altitude de 8000m, avec l'Annapurna, 8091m en 1950...

 

LE TRÉSOR DE GUERRE

 

Les résultats financiers de l'Annapurna sont très importants, un « trésor de guerre » pourra être constitué que l'on peut estimer en risquant le chiffre de deux millions d'euros actuels ( 2010 ) de recettes !

 

Avec de judicieux placements financiers, on peut penser que le Comité a eu, à sa disposition, quelques 6 millions d'euros, pour organiser ses expéditions pendant vingt ans et de mettre en application « cette politique d'ensemble menée en faveur des expéditions hors d'Europe dans le souci de l'unité d'action des alpinistes français » ( concernant les résultats financiers de l'expédition se reporter à la Chronique alpine de La Montagne & Alpinisme n°2/1981 ).

 

Une forte autonomie de Comité de l'Himalaya

 

Dans l'organisation fédérale, le Comité de l'Himalaya - agissant par délégation - prendra vite une très grande indépendance, dans la gestion de ses finances, avec parmi ses membres l'un des principaux banquiers français qui gèrera directement les recettes avec des placements financiers fructueux. Et au décès de celui-ci en 1954, c'est un autre des principaux banquiers français qui entre au Comité de l'Himalaya et sera le conseiller financier de la Commission. 

 

Notons que la FFM, l'organe de tutelle, n'est pas représentée - en tant que telle comme il apparaîtra plus tard - par ses membres de droit, dans un Comité de l'Himalaya qu'elle devait contrôler...

Mais pour l'heure, la petite structure se trouvait « délivrée de la hantise d'être à court d'argent », elle n'aurait plus « la besogne écrasante, insipide, humiliante parfois, consistant à tendre constamment la main, à mendier des aumônes qui ne sont pas toujours faites de bonne grâce »...

 

Le succès financier de l'Annapurna et le pactole réunit donneront à ce cénacle une grande liberté de man½uvre et une large autonomie en faisant longtemps des envieux...

 

En aval, avec une indépendance vis à vis de la FFM elle-même, car les contrats signés par les membres des expéditions assuraient que les résultats acquis devaient être versés à « un fonds destiné à faciliter le financement de l'expédition présente ou de toute expédition ultérieure » ; et en amont avec une indépendance vis à vis des participants, qui avaient accepté de s'effacer au bénéfice du Comité et des futures générations...

 

Un Comité de l'Himalaya solidaire

 

Le Comité de l'Himalaya interviendra aussi lorsqu'il faudra soutenir, au-delà des indemnités des assurances, un compagnon handicapé, ou assurer l'éducation des enfants orphelins...

 

Et au retour de l'Annapurna, il aura naturellement à soutenir financièrement ses blessés dans leurs épreuves de réinsertions, en fonction des handicaps résultants.

 

La commission se montrera par la suite constamment solidaire.

 

En intervenant pour faire nommer à un emploi protégé un compagnon handicapé au retour d'expédition.

 

Et en 1958, après « un pénible accident de montagne », elle interviendra lorsqu'il faudra soutenir la famille d'un compagnon disparu et « assurer l'éducation des enfants orphelins jusqu'à l'âge de 23 ans, en aliénant le capital correspondant » compte tenu du rôle éminent que le disparu « a joué par ses performances et son exemple dans l'alpinisme français, et la part très importante qu'il a pris dans la préparation des expéditions himalayennes ».

 

À propos de l'Annapurna

 

À la fin du XXe siècle et à l'approche du cinquantenaire de l'ascension de l'Annapurna, certains, hors contexte et utilisant des informations partielles et des « on-dit » ont voulu exploiter l'événement historique à des fins d'édition.

Un important travail de Jean-Jacques Prieur, publié dans la revue du Groupe de Haute Montagne permet de s'informer et de comprendre...

- Annapurna, une affaire de cordée ou de photos ? Cimes 2014.

- Annapurna, la conjuration du centenaire. Cimes 2015

 

Une première tempête

 

Mais dès 1951, la Commission fédérale va subir une première tempête lorsque les alpinistes lyonnais demandent à organiser leur propre expédition. Ils présentent un projet et une équipe constituée pour traverser la Nanda Devi, en réclamant les mêmes prérogatives obtenues par d'autres...

 

Un projet trop audacieux pour certains. Il faudra de difficiles négociations pour qu'un consensus soit trouvé préservant l'autorité du Comité de l'Himalaya et permettant à l'expédition d'aller vers son destin, sans pour autant obtenir une assistance financière de l'instance fédérale.

 

La position de juge et partie du Comité de l'Himalaya, qui veut contrôler l'ensemble des initiatives françaises et organiser ses propres expéditions, sera constamment discutée, critiquée et disputée.

 

Lucien Devies s'efforcera toujours de faire accepter une politique d'intérêt et de prestige national, qui s'opposait évidemment à l'initiative individuelle, l'une des valeurs premières de l'alpinisme.

 

Sans base juridique solide, l'intention du Comité d'exercer un contrôle sur l'ensemble des initiatives vers les montagnes lointaines sera difficile à faire accepter, du côté de l'État comme du côté des organisateurs d'expédition.

 

Dans le cas de la Nanda Devi, l'incident venait d'un Comité régional FFM...

 

Le Comité va rester, de tout temps, vigilant à l'action des expéditions d'initiative privée, pour souvent retenir les grimpeurs les plus actifs dans la formation de ses équipes fédérales, qui se veulent des représentations nationales.

 

Mais il agira avec la plus grande prudence dans l'utilisation de son « trésor de guerre ».

 

En 1956, le Comité précisa « qu'en égard à l'origine des fonds qui ont été à la base première de l'organisation des expéditions himalayenne » son pactole était réservé aux expéditions nationales.

 

C'est-à-dire aux objectifs qu'il a lui-même choisi...

 

Dans l'euphorie qui suivit

 

Dans l'euphorie, qui suivit la réussite du premier 8000, plusieurs projets allaient naître et se concrétiser.

 

<  L'équipe lyonnaise avec sa proposition, extrêmement audacieuse et novatrice, de réaliser la traversée des deux sommets de la Nanda Devi 7816 et 7434m, distants de deux kilomètres.

 

Le projet est monté par Roger Duplat qui avait été sélectionné pour remplacer une éventuelle défection, qui ne s'est pas produite, dans l'équipe de l'Annapurna. Il a su réunir une bonne équipe lyonnaise et a pu trouver un financement local et de l'Administration des sports...

 

Le 29 juin 1951, Roger Duplat et Gilbert Vignes partent d'un camp vers 7200m pour cet objectif très risqué, et qui sera une traversée sans retour...

 

<  Presque au même moment, une équipe parisienne, renforcée par Terray, dirigée par René Ferlet, reçoit l'agrément de notre instance, mais l'aide financière sera modeste, pour se rendre en Patagonie tenter le Fitz-roy, 3334m.

 

De cette aventure, deux personnalités s'extraient nettement : Lionel Terray et Guido Magnone. Le 2 février 1952, ils réussissent les premiers à atteindre le sommet de cette montagne.

 

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En 1953 - CHOMOLANGMA- EVEREST, 8850m

 

On va devoir désormais prendre très au sérieux le Comité de l'Himalaya et les ascensionnistes français.

 

Au lendemain « de la douloureuse réussite ( de 1950 ), les pensées se tournent vers l'avenir, c'est-à-dire vers l'Everest et les quatre autres grands 8000 », car avec les moyens désormais à leur disposition, Lucien Devies et son comité peuvent eux aussi prétendre à l'Everest.

 

Dans une conversation avec les Anglais, le président du Comité de l'Himalaya indique avec une certaine subtilité de langage :

 

« Il fut admis qu'il était normal que les Anglais organisent les premiers une expédition d'assaut à l'Everest, les Anglais acceptant que les Français tentent à leur tour leur chance en cas d'échec ».

 

À ce moment-là, les deux parties ignoraient encore que les Suisses les avaient devancées.

 

Les Britanniques ne peuvent qu'assister de loin aux efforts de l'expédition suisse qui ouvre la voie du col Sud et de l'arête sud-est.

 

Mais le 28 mai 1952, Raymond Lambert et Norgay Tensing Sherpa échouent vers 8540m. Dès l'automne, ils se présentent de nouveau mais un peu trop tardivement, et c'est un nouvel échec. Ils montrent pourtant aux suivants le bon itinéraire et les deux saisons favorables, les périodes de pré-mousson en mai et de post-mousson en octobre...

Le Chomolangma - Everest, le Lhotse, le Nuptse et la Combe ouest alimentant la cascade de glace

 

Un symbole et un mythe s'effacent

 

En automne 1952, le Colonel John Hunt communique à Lucien Devies son plan d'action pour la conquête de la plus haute montagne : « nous sûmes que l'Everest serait pour la première fois sérieusement menacé »...

 

Avec une bonne méthode d'acclimatement, l'emploi systématique de l'oxygène et des moyens conséquents, les Britanniques ne vont pas laisser passer leur chance, et le 29 mai 1953 le "Toit du monde", 8850m est atteint par le Néo-zélandais Edmund Hillary et le Sherpa Norkay Tensing.

 

« Un symbole et un mythe s'effaçaient. C'est le c½ur serré mais avec une sincérité complète que nous applaudîmes au succès exceptionnel de nos amis britanniques, l'espoir d'apporter une contribution française à la conquête du culmen du monde s'était évanoui, mais il n'était pas question de se décourager » écrit Lucien Devies.

 

Le Comité de l'Himalaya reprend de ses cartons l'ensemble de ses études antérieures, le Makalu figure en bonne place...

 

 

Le coup de tonnerre de l'ACONCAGUA

 

En 1954, pendant la préparation d'une opération sur un grand 8000 par le Comité de l'Himalaya, la nouvelle de l'ascension de la face sud de l'Aconcagua, 6959m à l'effet d'un coup de tonnerre.

 

C'est une expédition « de copains aussi fauchés qu'enthousiastes, sans billet de retour, avec un matériel minable et hétéroclite » qui réalise l'exploit de forcer un itinéraire dans la formidable face sud de la plus haute montagne du continent américain.

 

Sommet le 25 février 1954 pour Lucien Bérardini, Adrien Dagory, Edmond Denis, Pierre Lesueur, Robert Paragot et Guy Poulet. La plupart des équipiers auront à subir malheureusement de pénibles amputations.

 

L'exploit sera reconnu comme il se devait et restera un des hauts faits de l'ascensionnisme français. Pour la première fois, une grande paroi située en haute altitude est gravie...

 

L'expédition était organisée et dirigée par René Ferlet, elle a été montée avec l'équivalant  de quelques 27 000¤ ( 2010 ), sans le patronage, ni l'aide financière de Comité de l'Himalaya qui n'avait pas été officiellement sollicité, ni informé.

 

Mais les difficiles suites financières de l'opération obligeront l'intervention de l'État et la solidarité de la FFM et du Comité de l'Himalaya...

 

 

1955 - CE SERA LE MAKALU, 8463m

 

  • Les Français se tournent vers le dernier des grands 8000 pas encore exploré : « nous le choisîmes pour ajouter l'intérêt de la découverte, plutôt que de tenter un sommet déjà connu ». Le Makalu, avec ses 8463m, est évidemment un objectif de premier ordre.

 

Une reconnaissance est organisée en 1954 et le col du Makalu, 7410m est atteint, montrant la viabilité des pentes supérieures de la montagne...

 

En bénéficiant des meilleures conditions possibles au niveau des hommes, des moyens, du temps et de l'état du terrain, l'expédition du printemps 1955 « va avoir la rigueur d'une démonstration ».

 

Le 15 mai, Cousy et Terray réussissent les premiers le sommet, presque facilement, sans lutte acharnée. Le lendemain et le suivant l'ensemble de l'équipe suivra.  « L'ascension du Makalu restera une page heureuse dans l'histoire de l'himalayisme » pourra écrire Jean Franco, le chef d'expédition.

 

Soulignons également le partage sans réserve du succès, avec les assistants Sherpas « coéquipiers et compagnons incomparables »...

Le Makalu, 8463m et au loin le Kangchenjunga

 

L'Âge d'Or

 

L'Âge d'Or des premières ascensions des grands sommets himalayens ne va durer que quelques années, les cinq grands 8000 sont atteints de 1953 à 1956, les autres 8000 sont tous gravis, de 1950 avec l'Annapurna, à 1960 avec le Daulaghiri. Inaccessible pour des raisons politiques, le Xixapangma devra patienter un peu plus, pour voir des hommes l'approcher.

 

Les récits d'expédition

 

La FFM participera aux frais d'édition de la revue La Montagne & Alpinisme pour publier, sans trop de réserve, les récits d'expédition et articles concernant l'alpinisme de haut niveau... atténuant ainsi quelques critiques sur l'équilibre éditorial, parfois malmené après certains succès notables dans les montagnes d'Europe et du monde.

 

Année 1956 - La Tour de Mustagh

 

Aller vers la grande difficulté, sur des objectifs d'altitude plus modestes, telle est l'ambition de la petite équipe qui est envoyée tenter la Tour de Mustagh, 7273 mètres dans le Karakoram.

 

Dirigée par Guido Magnone, ce sera le succès d'une expédition légère sur l'arête sud-est le 12 juillet 56.

 

Une réussite devancée de quelques jours par une équipe britannique sur l'arête ouest.

 

Un succès qui passera complètement inaperçu, malgré une conception novatrice...

 

Car beaucoup conservent les yeux braqués au-dessus de 8000 mètres.

 

 

UNE ÉQUIPE LÉGÈRE, DÉCIDÉE ET RAPIDE

 

  • Au Comité de l'Himalaya, le débat est vif et les avis partagés pour définir les futurs objectifs d'ascension. Les bonnes questions sont posées : « une équipe légère, décidée, sans oxygène, n'a-t-elle pas plus de chances, étant plus mobile et plus rapide de saisir l'occasion de quelques jours de beau temps pour tenter un raid vers le sommet alors qu'il faut au moins trois fois plus de temps à une équipe plus lourde? ».

 

  • Mais en ces années-là, les esprits ne sont pas prêts pour une pareille évolution et devant de pareils obstacles à gravir. Ni les acteurs, c'est à dire les ascensionnistes, ni les concepteurs, c'est à dire Devies et son comité n'arbitreront dans le sens du « léger, décidé et rapide »...

 

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1958 - Le pactole de l'Annapurna encore

 

Constitué par les résultats financiers de l'Annapurna, le fameux « trésor de guerre » conservé et géré en autonomie par le Comité de l'Himalaya continue de faire quelques déçus et de susciter des états d'âmes, des jalousies et des critiques...

 

Des initiatives locales issues des milieux lyonnais et pyrénéens sont ainsi repoussées « en estimant que les grands objectifs comme les 8000 en particulier, relèvent d'expéditions nationales organisées directement par la Fédération et qu'il n'y a pas lieu d'y déroger pour personne ».

 

Il est admis cependant qu'une équipe régionale peut très bien envisager des objectifs plus modestes et obtenir l'appui de la Fédération et un financement fédéral, sans lien avec les fonds Annapurna...

 

À toute fin utile

 

À toute fin utile, le besoin de verrouiller sérieusement le dossier financier des fonds Annapurna apparaît dans les décisions du Comité de direction de la Fédération Française de la Montagne...

 

En 1953, la FFM dans son bulletin officiel, en constatant les recettes importantes liées à l'Annapurna, remercie Maurice Herzog et les membres de l'expédition...

 

En 1954 - 1955, la FFM ne manque pas « de rendre hommage à l'expédition de l'Annapurna tout entière, grâce à laquelle les fonds du Comité de l'Himalaya ont pu être constitués, permettant ainsi de mener à bien les expéditions comme celles de 1954-1955 ».

 

Les fonds du Comité de l'Himalaya

 

Connaissant « certains états d'âme » Devies et le Comité de l'Himalaya marquent leur territoire, il s'agit bien des fonds du Comité de l'Himalaya dans les déclarations et le bulletin officiel de la FFM...

 

En 1955, un exposé complet et détaillé des comptes des expéditions depuis 1950, est présenté au Comité de direction de la FFM.

 

En 1956, la délégation du Comité directeur FFM est officiellement donnée au Comité de l'Himalaya « dans les diverses décisions à prendre au sujet des expéditions d'outre-mer ».

 

Simple ajustement administratif pour un Comité de l'Himalaya qui n'avait pas attendu cette délégation - lui laissant totalement les mains libres - pour appliquer « sa politique en faveur des expéditions hors d'Europe et d'unité d'action des alpinistes français ».

 

Des dispositions financières

 

Pour la préparation d'une future expédition, le Comité de direction de la FFM sera juste informé par la petite instance que « des dispositions financières ont été prises en effectuant des réalisations de titres du portefeuille... » 

 

Un portefeuille géré directement par l'un des principaux banquiers français, membre du Comité de l'Himalaya...

 

En 1957, les comptes fédéraux sont approuvés « après que le président et le trésorier aient répondu aux questions qui leur étaient posées et qu'ils aient donné toutes précisions utiles sur le compte spécial à l'Himalaya ».

 

Ces précisions appuyées montrent que derrière la façade de l'institution, le « trésor de guerre » doit être défendu avec opiniâtreté et continue de susciter beaucoup d'intérêt... 

 

Des précautions juridiques

 

En 1958, des précautions juridiques sont prises, avec l'expertise et le conseil demandés à un éminent professionnel, tant au niveau légal qu'au niveau fiscal, concernant l'utilisation des fonds constitués avec résultats financiers de l'Annapurna...

 

Des précautions juridiques aussi en 1960, par la modification des statuts fédéraux, pour que le soutien à la famille d'un compagnon disparu entre bien dans les objets de la fédération...

 

En 1965, les dispositions prises en faveur des enfants les membres de l'expédition de l'Annapurna sont encore évoquées, en lien avec l'opération génératrice « des ressources financières qui ont permis de monter les expéditions suivantes ».

 

Concernant les droits d'auteur des livres des expéditions, il est décidé en 1965 de partager par moitié des droits entre la Fédération et le ou les auteurs à partir de la onzième année de leur exploitation, cela concerne principalement le succès exceptionnellement prolongé du livre "Annapurna premier 8000"...

 

Et au début des années 1980 les droits du livre "Annapurna premier 8000" seront entièrement cédés - à sa demande - à l'auteur...

 

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1959-1962 - LE JANNU, 7710m

 

En 1957, le Comité de l'Himalaya « décida de faire tenter » le Jannu, 7710m peut-on écrire en reprenant une expression de Lionel Terray. Un sommet situé dans l'Himalaya du Népal.

 

Après une reconnaissance en 1957, l'expédition du printemps 1959 va découvrir et reconnaître un itinéraire viable en installant six camps d'altitude, mais va échouer vers 7400m...

 

En 1962, c'est encore un succès collectif complet...

 

Il avait fallu trois opérations, dont deux très importantes, pour obtenir le succès d'où le titre de la relation : « Bataille pour le Jannu » ; mais c'était « ce qui avait été accompli de plus difficile et de plus audacieux dans l'Himalaya ».

 

1959 - Une expédition féminine au Cho Oyu

 

Une expédition entièrement féminine se présente et demande l'appui du Comité de l'Himalaya pour tenter le Cho Oyu, 8153m.

 

Dirigée par Claude Kogan, cette entreprise novatrice et ambitieuse est composée de trois Françaises, trois Anglaises, trois Népalaises, une Suissesse et une Belge, toutes alpinistes confirmées...

 

Le Comité de l'Himalaya - partagé face à ce projet - refuse d'accorder son patronage, mais accepte une participation financière...

 

Malheureusement, l'expédition se terminera en catastrophe avec la disparition de Claude Kogan, de Claudine Van der Stratten et de l'assistant népalais Ang Norbu Sherpa. Disparition également de Chhowang Sherpa parti à leur recherche avec le Sirdar Wongdi Sherpa.

 

Année 1966 - Le Huascaran, 6768m

 

À ce moment-là, les montagnes de l'Himalaya ne sont plus accessibles à cause de sérieuses tensions politiques. On se tourne donc vers l'Amérique du sud et les Andes.

 

L'objectif est le versant nord du Huascaran, 6768m. Ce sera une escalade andine réussie avec des moyens himalayens. Tout le monde, sauf un blessé, trouvera le chemin de la cime.

 

Mais durant le retour du sommet, Dominique Leprince Ringuet fait une chute fatale. C'est le premier accident mortel que l'organisation avait à connaître...

 

1969 - L'organisation des expéditions

 

Concernant les expéditions de grand alpinisme vers les plus hautes montagnes du globe, la FFM pourra souligner l'efficacité de son action qui a contribué au rayonnement de notre pays depuis 20 ans, en n'ayant jamais disposé que d'une contribution financière très limitée de l'État.

 

En 1969, la FFM réclame - encore une fois - à l'Administration le contrôle des expéditions se rendant en Himalaya et dans les massifs extra-européens. Mais la position de juge et partie du Comité de l'Himalaya, qui veut contrôler l'ensemble des initiatives françaises et organiser ses propres expéditions sera critiquée, cette requête appuyée par des arguments fragiles restera sans suite...

 

 

1971 - LE PILIER OUEST DU MAKALU

 

La Commission fédérale juge le moment opportun de tenter une évolution décisive et d'aller vers un itinéraire d'intérêt sportif, sur un grand huit mille... Organiser une opération, qui par son ampleur ne peut qu'appartenir à la technique des expéditions très structurées, telle est la seule issue légitime du comité.

 

Au même moment, les Britanniques poursuivent une réflexion identique. En 1970, ils regardent vers le versant sud de l'Annapurna.

 

Le choix se porte sur le fabuleux pilier ouest du Makalu, 8463m.

Robert Paragot est désigné chef de l'expédition. L'enveloppe financière est importante, elle soldera pratiquement les résultats des recettes de 1950.... Après un difficile siège de plusieurs semaines, le sommet est atteint le 23 mai 1971 par Bernard Mellet et Yannick Seigneur.

 

 

L'APOGÉE D'UNE MÉTHODE

 

  • Ce succès, sur le pilier ouest du Makalu, marque l'apogée d'une certaine méthode pour l'ascension des hautes montagnes :

 

Un comité - autorité morale - qui fixe un objectif, gère administrativement l'opération, « s'occupe des papiers », des finances, de la « diplomatie », désigne le chef d'expédition - qui sera son représentant et son seul interlocuteur - et aussi l'ensemble de l'équipe.

 

La méthode dite « française » est en fait la méthode Lucien Devies, avec un Comité de l'Himalaya qu'il anime et qu'il dirige depuis plus de vingt ans, une méthode très bien adaptée à l'exploration des plus hautes montagnes, dans les décennies 1950-1970.

 

C'est un paroxysme pour les expéditions lourdement structurées...

 

1973 - La main passe

 

En 1973, Lucien Devies quitte la présidence de la FFM, après 30 ans d'engagement et 25 ans de présidence. Il se défait également de la présidence du Comité de l'Himalaya après 25 ans d'exercice, Robert Paragot est appelé à le remplacer...

 

La fascination de l'Everest

 

En 1974, une expédition chamoniarde s'attaque à l'Everest, par l'arête ouest intégrale, pour une première expédition française sur la plus haute montagne du monde, L'opération tourne à la catastrophe avec la disparition de Gérard Devouassoux et de cinq compagnons Sherpas, victimes d'une avalanche.

 

En automne 1978, c'est une équipe réunie par Pierre Mazeaud qui se présente pour l'Everest, l'objectif est moins ambitieux, avec la voie classique d'ascension par le Népal.

 

« La fascination de l'Everest faisait son ½uvre et il fallait un jour une réponse française » note Lucien Devies. Sommet pour Jean Afanassieff, Nicolas Jaeger et Pierre Mazeaud, accompagnés de leur camarade autrichien Kurt Diemberger. L'expédition apportait une modeste mais réelle contribution française par la voie classique népalaise sur cette montagne boudée par le Comité de l'Himalaya qui n'avait pas eu sa chance en 1954...

 

On fera - ici et là - la fine bouche sur cette ascension classique, mais il faudra attendre dix ans et la banalisation des accès par le Népal et le Tibet pour retrouver d'autres ascensionnistes français sur le toit du monde...

 

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1979 - LE PILIER DU K2 et ses conséquences

 

À la fin des années 1970, et après bien des hésitations, le comité se décide pour un objectif novateur sur le K2, la seconde montagne du monde avec ses 8611m. L'arête sud-ouest, haute et très redressée, est l'ambition de l'expédition.

 

C'est une opération mammouth qui est montée, semblable par son gigantisme au modèle des Britanniques de 1975, mis en place dans le versant sud-ouest de l'Everest.

 

Pour le financement de l'opération, on s'en remet à un cabinet spécialisé dans la publicité, qui réussira à faire rêver les organisateurs et la commission ad hoc...

 

Le dernier ressaut, donnant accès aux pentes terminales de la montagne, ne pourra être forcé et il faudra déplorer la mort de deux porteurs durant le déroulement de l'opération.


Cet échec en utilisant des moyens, une tactique et une éthique déjà discutées va provoquer la remise en question de la méthode française d'organisation et de gestion des expéditions, la responsabilité d'un comité parisien, des équipiers pas assez concernés, des moyens disproportionnés...

 

Après l'échec des hommes, au retour c'est un désastre financier qu'il faudra gérer, car les financements promis n'ont jamais existé et le Comité de l'Himalaya n'a plus son - presque légendaire - trésor de guerre pour assumer les dépenses...

 

Le président de la FFM Jacques Meynieu se retrouvera bien seul pour affronter la crise, la petite équipe responsable de l'organisation s'est évaporée, la commission n'est plus en mesure de faire face... L'organisme fédéral, lui-même, n'a pas la capacité de couvrir les dépenses de l'opération... L'État devra intervenir financièrement pour ne pas voir une de ses fédérations en cessation de paiement...

 

Comptable et responsable

 

La FFM se trouvait en fait comptable et responsable d'une gestion qu'elle ne maîtrisait pas, elle est priée de mettre un peu d'ordre dans ses affaires, ce qui est fait au début de 1981.

 

Une remise en question imposée par le ministère de tutelle pour une saine et bonne gestion... Le président, le trésorier et le secrétaire de la Fédération deviennent membres de droit de la Commission, et ses membres et son président seront désignés par le Comité directeur de la FFM...

 

C'est la fin de l'aventure, le Comité de l'Himalaya ne sera plus organisateur d'expédition, c'est-à-dire d'être juge et partie, il aura dorénavant pour mission de seulement reconnaître et de favoriser les initiatives venus de la vie associative....

 

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Le versant Sud-ouest du K2, second sommet du monde par l'altitude avec 8611m

 

LA BONNE MÉTHODE ET LE BON STYLE

 

  • En 1978, une petite équipe de 4 grimpeurs britanniques réalise l'ascension du Jannu, en technique alpine, par la voie française de 1962.

 

  • En 1980, une petite équipe nord-américaine de quatre reprend, sans l'aide de l'oxygène et ni sherpas, la voie du pilier ouest du Makalu de l'expédition française de 1971.

 

Les progrès réalisés par le matériel et la condition physique et sportive des hommes permettaient d'avoir recours à ces assauts rapides, légers et déterminés, même pour des itinéraires difficiles sur les plus hautes montagnes.

 

La bonne méthode et le bon style étaient « de faire plus avec moins » selon les mots d'Alex MacIntyre, l'un de ces précurseurs des années mil neuf cent quatre-vingt.

 

La technique alpine

 

Cette nouvelle ambition ne se trouvait que dans la solidarité, l'engagement et la motivation de la cordée ou du petit groupe autonome et responsable. Cette ambition imposait que les acteurs soient, comme dans nos Alpes, les décideurs de leur projet commun d'ascension et des moyens à mettre en ½uvre.

 

La technique alpine consiste à envisager et réussir une ascension en complète autonomie depuis un camp de base situé au pied d'un itinéraire, en opposition aux expéditions classiques, et à l'image de ce qui ce fait dans les Alpes et les montagnes d'Europe.

 

Devenaient obsolètes : la mise en place de l'énorme dispositif des expéditions structurées, l'oxygène, l'occupation systématique et pyramidale des itinéraires par des camps fixes, l'équipement de l'itinéraire par des cordes fixes et aussi les interventions extérieures organisant l'action.

Le Shishapangma, 8013m versant sud-ouest. La première ascension du versant sud-ouest en style alpin par les Britanniques est un tournant important dans l'histoire de l'himalayisme. Une façon de faire consistant à envisager et réussir une ascension en complète autonomie depuis un camp de base situé au pied d'un itinéraire, en opposition aux expéditions classiques, et à l'image de ce qui ce fait dans les Alpes et les montagnes d'Europe.

 

Une méthode économe en vies humaines

 

Ces systèmes très organisés d'expéditions qui vont, au début des années 1980, apparaître si lourds, si encombrants et si dépassés avaient pourtant permis la plupart des succès des décennies 1950-1970 sur les plus grandes montagnes.

 

C'était la réponse de ces hommes-là et à ce moment-là...

 

Ces systèmes très organisés étaient aussi ne l'oublions pas une méthode économe en vies humaines, ce que les partisans de l'économie de moyens sauront beaucoup moins bien faire...

 

1981 - Le Comité de l'Himalaya

 

Le Comité de l'Himalaya est entièrement renouvelé avec un nouveau président Maurice Barrard et les quatre membres de droit représentant la direction de la FFM...

 

Sa mission sera de reconnaître et de favoriser les initiatives des individus ou des groupes issus de la vie associative, en proposant des aides financières et techniques aux projets novateurs.

 

« Si la fédération était amenée à être organisatrice d'une expédition, elle le ferait par la création d'une structure adaptée, c'est à dire une instance indépendante »...

 

Le Comité de l'Himalaya sortait de l'épreuve - la calamiteuse gestion de l'expédition du K2 - très diminué, il n'assurera plus désormais que les affaires courantes, sans retrouver les moyens, ni les initiatives d'une politique affirmée...

 

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1986 - La nouvelle façon de faire en Himalaya

 

En 1986, deux performances ruinaient définitivement une méthode et un savoir faire concernant les ascensions himalayennes novatrices :

 

<  Une équipe polonaise dans une conception moderne et engagée réalise l'ascension du K2 par le pilier sud-ouest.

 

<  Une cordée suisse - en moins de trois jours -  gravi l'Everest par le versant nord « sans tente, ni corde, les deux Suisses n'avaient rien ajouté, rien laissé, ni rien pris à la montagne »...

 

Nos collègues français ne tarderont pas à suivre ces exemples :

 

<  En 1988, Marc Batard escalade le pilier ouest du Makalu et redescend par le versant nord...

 

<  L'année suivante Pierre Béghin réussit l'ascension par le versant sud du Makalu, en revenant par le versant nord...

 

L'ouverture des pays d'accueil, les nouveaux moyens techniques, des accès et des transports facilités avaient déjà modifiés les choses... La nouvelle façon de faire et un état d'esprit novateur avaient définitivement changé la donne...

 

  • À partir des années 1990, avec les nouvelles pratiques dérivées de la technique alpine, des transports grandement facilités et des frontières plus ouvertes, les projets d'ascension vers les montagnes lointaines ne nécessiteront - pour beaucoup - plus qu'une organisation presque banale, quasiment au niveau d'un projet alpin...

 

Mais avec l'approche et l'altitude en plus...

 

  • C'est la fin de cette historique des expéditions lointaines françaises.

 

  • Désormais les activités des ascensionnistes sur les plus hautes montagnes du monde vont simplement se fondre dans l'histoire générale de l'alpinisme ( voir le dossier : Un historique de l'alpinisme de 1945 à nos jours dans les montagnes de l'Himalaya et du monde ).

 

Cependant quelques ascensions extraordinaires nécessiteront encore des organisations expéditionnaires :

 

<  1985 - Nanga Parbat, pilier est-sud-est

<  1989 - La traversée du Kangchenjunga

<  1990 - La face sud du Lhotse

<  1993 - Le versant nord du Dhaulagiri

<  1995 - L'arête nord-est de l'Everest

<  2001 - La première ascension du Lhotse central

<  2004 - La face nord directe de l'Everest

<  2004 - La face nord du Jannu

<  2007 - La face ouest directe du K2

<  2007 - Le versant sud du Lhotse en hiver ( tentative )

 

  • Évidement ces objectifs restent hors de portée des simples cordées, mais pour combien de temps encore...

 

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CONSULTATION

 

L'ensemble des textes concernant l'histoire de la FFCAM et des autres dossiers proposés sont consultables au Centre national de documentation de la FFCAM - 24, avenue de Laumière, 75019 Paris.

Notamment :

- Bulletins du CAF, de 1876 à 1904.
- Annuaires du CAF, de 1875 à 1904.
- La Montagne, de 1905 à 1954.
- Alpinisme, de 1925 à 1954.
- La Montagne & Alpinisme, depuis 1955.
- Les Annales du GHM de 1955 à 2001 et Cimes de 2002 à aujourd'hui.

 

Consultation de l'ensemble des livres constituant la bibliothèque de la FFCAM ; tous référencés.

 

Voir aussi sur le sujet :

 

- Les grandes heures du Comité de l'Himalaya et des expéditions 1950-1980 - Annales 2000 du Groupe de Haute Montagne et le rectificatif de la revue du GHM Cimes 2006, page 123.

- Le Comité de l'Himalaya, son histoire et quelques anecdotes - Cimes 2008.

- L'Annapurna, 50 ans après - La Montagne & Alpinisme 4/1999.

 

CONSULTATION EN LIGNE


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Il suffit de saisir un mot caractéristique ou un des mots-clés d'un ouvrage recherché, dans l'un des champs appropriés ( auteur, titre, sujet, année d'édition ) et vous aurez accès aux références de votre recherche.

Consultation en ligne de la revue Alpinisme numérisée sur le site du GHM.

Consultation des revues de la FFCAM numérisées en préparation, certains ouvrages sont déjà accessibles sur des sites extérieurs.